[Corylis] - Cycle nullis
Constellation du Vaisseau
Système [XXXXXXXX]
Flotte des fils du Phœnix
Supercroiseur Hakapik
Soudainement, sans sursaut, sueurs froides, ni hurlements, les yeux cuivre du Fergok s'ouvrirent sur une sombre pièce. La faible lumière produite par le cadran aux diodes électroluminescentes – seul objet présent – teintait d’ocre l'espace cubique de 2 mètres d’arête limité par des murs d'acier. Le soldat flottait en apesanteur et il sourit en réalisant que – cette fois – il ne fut pas réveillé par une terreur nocturne. Son harnais, faisant office de seul vêtement, le fixait au centre de l’une des multiples cabines de la baraque bâbord-poupe de l'énorme bâtiment militaire. Son regard était vif, aux mouvements frénétiques, et alerte. On pouvait y déceler qu’il était déjà prêt à toutes éventualités, comme il était naturellement attendu d’un digne membre de sa race. Mais il y avait aussi quelque chose de notablement différent chez cette jeune montagne de muscles. Derrière l’extrême concentration sur le moment présent visible dans ses pupilles verticales passait un univers d'information. Celui qui fut baptisé Raakasz à sa naissance était habité par le doute, cette légère confusion diffuse et persistante. Alors que la quasi-totalité de ses contemporains avaient la personnalité particulière des Fergoks qui se définissait par une confiance immuable et une résolution inébranlable, couplée d'une fierté extrême ; notre héros était le foyer d'une curiosité sans bornes et d’une incertitude viscérale qui le poussait à tout tester, étudier et théoriser. Intérieurement, il questionnait chaque ordre reçu. Dans ses temps libres, il troquait l'entraînement aux cellules de production électrique ou à la lutte pour fixer des heures durant le vide sidéral en tentant de suivre un train de pensé qu’il peinait à trouver sens. Régulièrement, il lui arrivait de dire des choses qui laissaient perplexes même les plus vieux et savants membres de l'équipage de la Flotte. Pour ceux qui ne le connaissaient que de réputation, il semblait constamment sous l’emprise d’un psychotrope hallucinogène.
Il était ce qui était communément appelé, rarement de façon flatteuse, "pheseineux" ou, plus vulgairement, "ostineux". Rares étaient ses camarades avec cette affliction et on lui en tenait constamment rigueur. Il était de culture générale galactique qu’un Fergok normalement constitué n’était mû que par son instinct de survie au corps s’auto-injectant constamment des puissants cocktails d’hormones et enzymes adaptés au contexte et la situation. Sa vie est une poursuite du meilleur chemin menant aux plaisirs simples et rapide, tels que le gavage de viande, l'accouplement non-limité à son espèce, les psychoses contrôlées et la lutte en pagne. Esclave de cette physiologie au métabolisme délirant, son corps faisait de lui une machine de survie dans un monde rapide, changeant et violent. L’avènement de la civilisation fergie n’avait été possible que par un rigoureux code d’honneur renforcé par un culte du héros amenant gloire sur sa progéniture, son clan et sa tribu ; dans cet ordre. Cette simplicité, ainsi que le très faible nombre des membres des autres espèces ayant pu formellement étudié ces armoires à glace et en revenir pour en témoigner, leur a donné la réputation d'être des simplets à peine civilisés et extrêmement violents. À cette attitude innée, la condition médicale de leur psyché ajoutait pour les pheseineux l’imposition une constante réflexion, un bouillonnement mental incontrôlable. À tous les instants, autant concernant la façon optimale de déposer son pied en marchant qu’à la signification‑même de l’existence, en passant par le fonctionnement interne des étoiles à neutrons ainsi que le secret derrière le formidable goût de la poutine ; Raakasz puisait, involontairement, dans chaque instant un aperçu de l’univers que personne ne pouvait même imaginer. Et il abdiquait devant son irrésistible envie de le partager. Cette unicité agaçait au plus haut point les autres membres de l’équipage et il ne devait sa survie qu’à la crainte et l’incompréhension toutes aussi intenses que l’inconfort qu’il provoquait par sa simple présence ; ainsi que la protection explicite du Prædicatior Gortek. Pour accentuer l’ambivalence des habitants de la Flotte, le seul nom de Raakasz référait à son ancêtre directe le Prince Abliss Rakass – dit le Phœnix – ayant régné durant l’ère de la Grande Gloire. À ce nom vibraient d’autres grands héros de l’histoire fergie : Mandhrazad, Barlabuk, Morka et bien d’autres. Malgré les nombreuses générations qui le séparait du plus grand héros de la S’leKel’Siwi*, une aura glorieuse persistait en faible réminiscence.
Bien que la foi de Oh n’était qu’un faible écho de l’ancestrale époque de sa naissance au cœur du Royaume des neuf hapus**, les descendants de cette tribu étaient reconnus pour leur très grande adhésion aux superstitions et on préférait tolérer un ostineux que de risquer la malédiction du Prædicatior, la prédation des Lekzs ou, encore pire, le divin courroux de Oh. Dès la naissance de Raakasz, sa particularité fut remarquée et le Prædicatior l’avait couvert des Ailes d’aigle. Ce geste officialisait le devoir de protection que tous les disciples de Oh – surtout le Lekzal, armée de l’ombre du Prædicatior réunissant les plus fervents fanatiques – se voyaient imposés jusqu’à la mort de l’individu. Il était pour ainsi dire très peu apprécié, mais ça n’en faisait pas pour autant un mauvais soldat. Tout comme chaque membre du vaste équipage de la Flotte représentant la dernière flamme d’un empire contrôlant jadis un grand pan de la galaxie, il apportait sa contribution à la poursuite de cette épopée mythique.
Toutes les parties du corps du guerrier se mirent en mouvement simultanément, dans une coordination précise et fluide. Pendant qu’une main détachait le harnais, l’autre s’étendait le plus loin possible vers un coin de sa couchette en formant un arc fortement prononcé avec son dos jusqu’à l’extrémité de ses jambes aux muscles saillants. Durant de longues secondes, il s‘étirait. Ces membres étaient tant allongés qu’il occupait presqu’entièrement la diagonale de la boîte métallique. Puis, sans préavis ou signe perceptible, la mémoire musculaire de chacun de ses tissues s’activa en les contractant dans une fine chorégraphie. Cette suite d’acrobaties complexes le faisait tournoyer et tenir des positions qui usaient jointure et tendons à leurs limites. C’était à en avoir mal, et c’était exactement la bonne façon de le faire. Le rythme s’accéléra régulièrement jusqu’à le projeter dans tous les coins de son espace accessible. De plus en plus rapidement, jusqu’à ce qu’il donne l’impression de s’écraser sur les parois, il suivait sa routine du réveille rigoureusement. Son sang circulait à grand débit, ses muscles étaient soumis à un important stresse et ses réflexes mis à rude épreuve. Lorsque la danse folle ne sembla plus soutenable, ce kata inclue l’activation d’une commande ouvrant un sas latéral en même temps que le propulser à plusieurs dizaines de kilomètres-heure à l’extérieur de ses quartiers.
S’étant littéralement expulsé de la petite soute, il entra à pleine vélocité dans un couloir cylindrique d’une vingtaine de mètres de diamètre traversant la baraque. Autour, des centaines de Fergoks rebondissaient d’une paroi à l’autre dans des zigzags complexes les menant à d’autres sas tous identiques ou les dirigeant vers la proue ou la poupe. Même s’il semblait y régner un chaos total, les collisions – involontaires – étaient rares et chaque trajectoire pouvait être liée à une activité spécifique : visiter la popote, se coucher, répondre à un appel d’urgence, rejoindre son poste ou l’armurerie. C’est cette dernière pièce qui était la destination de notre protagoniste ; car, une fois levé, il fallait recevoir son assignation et s’équiper en conséquence. La charge mentale particulière de Raakasz n’handicapait pas ses performances athlétiques et ne faisait en rien de lui un lourdaud maladroit. Il longeait, nu et à vive allure, la paroi du tunnel en successivement agrippant, tirant et repoussant de ses quatre membres des barres machinées à même le mur.
En arrivant à la baie vitrée derrière laquelle se trouvait, entre-autre, le reste de son unité, il se dit qu’il allait probablement s’agir d’une journée tranquille, redondante, comme il était d’habitude dans les semaines suivant une importante rafle. Ils allaient probablement être affectés à l’inventorisation du butin du dernier pillage, à l’entretien des armes, combinaisons ou équipements, ou – avec de la chance – aux manœuvres militaires d’entraînement. Dans tous les cas, il ne visualisait que le moment où il allait pouvoir s’éclipser de longs moments dans un habitacle de tourelle plasma pour observer les étoiles, s’empiffrer de ces délicieux porcins sauvages découverts dans une récente escale accompagné de ses amis entre deux grandes gorgés de bière de souk (céréale aux propriétés pauvres, ne serait-ce que de sa conservation exceptionnelle) ou, encore mieux, payer une visite aux esclaves atalantiennes mises à disposition dans l’aquarium du vieux Supercroiseur. En entrant, il balaya du regard ses compères dont la majorité préféraient l’ignorer, ou lui lâcher un regard de dégoût furtif ; mais il existait un petit groupe soudé dont les visages s’illuminaient à sa vue. Il rejoint évidemment ceux qui exprimaient bruyamment leur joie avec des cris étouffés « Uh, uh, UH! ». En passant devant Glariss, elle lui asséna une grande claque à sa fesse gauche – toujours nue – qui raisonna dans toute la pièce. Le son clair fit son chemin et rebondi sur les parois de la pièce, suivi par un grognement semblable à un ricanement de celle qui eut asséné le coup. La rumeur se tu et on entendit un grommellement généralisé, sourd d’énervement et d’envie.
La société fergie était égalitaire entre les mâles et les femelles, car tous étaient de formidables combattants. L’instinct maternel protecteur était même exploité pour améliorer les performances des soldates en les gardant constamment en gestation ou allaitantes. Il était reconnu que la seule chose plus violente que l’ambition d’un Fergok de devenir roi était une Fergoke protégeant sa progéniture. Glarisse en était à sa huitième portée et, à son grand désarroi, aucune n’était issue de Raakasz. Ce dernier ne s’étant pas encore – du moins officiellement – reproduit. Quelques coups amicaux furent échangés pour exprimer la joie avec laquelle la bande se retrouvait – dont les traditionnelles « bines », sortes de coups de poing sur l’épaule – sous une clameur générale qui avait rapidement reprise dans l’armurerie.
Le jeune descendant du Prince, malgré qu’il visualisât toutes les possibles variantes du passage du temps, sans même y penser, à chaque moment, sans exception ; n’avait aucune idée qu’il allait passer un point tournant de sa vie, ainsi que celle de sa tribu, et rien ne le préparait à ce qui allait suivre …
* Le suffixe iwi défini ce qui le précède de « tribu », plus grand groupe social cohérent. La Tribu S’leKel’S est l’une des plus vieilles à laquelle un groupe de Fergoks s’identifient et peuvent y tracer une descendance.
** Le hapus est le second niveau dans l’organisation sociale traditionnelle fergie référant à un système de castes aux rôles bien établis. Ils peuvent être comparés à des « clans ». La tradition orale S’leKel’S retrace sa formation par l’union de neuf hapus principaux : Sezihov, Suk’Ahn, Prikn’At’I, Lacoj’Et, Ghen, Frant’Zen, Zastt, Wibyauv et Pyjubop.