Sous les dômes de Thalis, il existe un bassin que personne n'a le droit de chauffer ni de refroidir.
Soixante-douze degrés. La température des océans d'origine, disent les anciens. Ceux où les premiers Atalantes ont appris à respirer deux fois.
Le commandant Ezradion y reçoit ceux qu'il veut entendre. Il ne s'assoit jamais. Il reste immergé jusqu'aux épaules, et il parle lentement.
L'archiviste était jeune. Elle venait d'arriver des dômes profonds, et on lui avait confié le registre du domaine. Elle se tenait au bord du bassin, tablette serrée contre elle, la peau encore pâle d'une vie passée loin des lumières.
« — On m'a dit d'écrire qui vous êtes, commandant. Pour ceux qui viendront après.
— Alors écris ce que je fais. C'est plus fiable. »
Sur le rebord opposé, Ysolen ne leva pas les yeux de ses rapports.
« — Il dit ça à tout le monde. Écris quand même qui il est. Ce qu'il fait, je m'en occupe. »
L'archiviste hésita. Ezradion traça une ligne du doigt à la surface. L'eau se referma derrière.
« — Tu connais l'histoire de l'Humanité ?
— Celle que tout le monde connaît.
— Raconte-la. »
Elle la récita comme on la récite dans les écoles des dômes. Un peuple immense, qui avait tenu des milliers de mondes. Qui avait eu peur. Qui avait fabriqué d'autres peuples pour se battre à sa place : plus forts, plus rapides, faits pour des mondes où il ne pouvait pas vivre. Puis un ennemi était venu, qu'elle n'avait jamais compris. Et l'Humanité s'était éteinte quand même.
« — Et nous ? demanda Ezradion.
— Nous sommes ceux qui lui ressemblent le plus.
— Nous portons son visage. » Il marqua un temps. « On croit qu'un visage se garde dans un musée. Qu'il suffit de s'en souvenir. C'est faux. Un visage, on le garde en vivant mieux que ceux qui l'ont porté avant. »
L'archiviste écrivit. Puis elle releva la tête.
« — Mieux comment ?
— L'Humanité n'est pas morte faute de courage. Elle est morte de pénurie, de peur et de guerre. » Il leva trois doigts hors de l'eau. « Alors la technologie, pour que personne ne manque. Le commerce, pour que la guerre coûte plus cher que la paix. Et l'ordre, pour que les mondes tiennent debout.
— Et les mondes qui ne vous ont rien demandé ?
— Ils vivront mieux. »
Ysolen tourna une page.
« — Il en est sincèrement convaincu, dit-elle sans lever les yeux. C'est ce qui le rend supportable. Et c'est ce qui le rend dangereux. »
Ezradion ne la contredit pas.
Des pas résonnèrent dans le couloir. Ithorel entra sans s'annoncer. Il ne s'annonçait jamais. C'était le premier officier de la flotte, et le seul à qui le commandant n'avait jamais eu besoin d'expliquer un ordre deux fois.
« — Tu écris sa légende ? demanda-t-il à l'archiviste.
— J'essaie.
— Alors écris aussi ça. » Il s'accroupit au bord du bassin. « Il n'aime pas la guerre. Mais le jour où quelqu'un menacera ce qu'il construit, il frappera vite, fort et sans colère. Et c'est moi qu'il enverra.
— Et vous irez ?
— J'irai. Et en revenant, je poserai la question que personne n'ose poser. C'est pour ça qu'il me garde. »
L'archiviste regarda les trois. Le commandant dans l'eau brûlante. La gouverneure et ses rapports. Le soldat accroupi. Elle comprit qu'on ne lui avait pas confié un registre, mais une conversation qui durait depuis longtemps.
« — Il y a des choses qu'il refuse de faire ? demanda-t-elle.
— Trois, répondit Ysolen. Rompre sa parole. Piller. Éradiquer. » Elle haussa les épaules. « Pour le reste, j'y veille.
— Et après chaque décision difficile, ajouta Ithorel, il demande un rapport sur les populations. Tous les rapports. Il les lit tous.
— Pourquoi ? »
Ce fut Ezradion qui répondit.
« — Parce que c'est une dette. Et qu'on ne paie pas ses dettes en les oubliant. »
Plus tard, l'archiviste partie, Ysolen resta un moment. Elle ôta ses bottes et plongea les pieds dans l'eau. C'était une habitude qu'elle n'avouerait pas.
« — Tu ne lui as pas tout dit.
— Elle n'a pas tout demandé. »
Ysolen le regarda longuement. Elle savait ce qu'il taisait. Ce que tous les Atalantes qui portaient ce visage craignaient sans le dire : qu'on puisse, à force de vouloir sauver le monde, finir par devenir ce qui l'avait perdu.
Elle ne le dit pas non plus.
« — Et l'ennemi ? demanda-t-elle à la place. Celui que l'Humanité n'a jamais compris. Tu le cherches toujours. »
Les branchies d'Ezradion se refermèrent lentement.
« — Quelqu'un doit le comprendre, un jour. »
Au-dessus du bassin, la carte de Corylis s'alluma. Des centaines de mondes. Des peuples de toutes formes, fabriqués ou nés, qui ne savaient pas encore ce qu'il leur réservait.
La prospérité, pensait-il. La seule paix qui dure.
L'eau était à soixante-douze degrés. Elle le resterait.