La caméra entre par le fond du grand hall, à hauteur d'homme, dans une fumée qui sent l'encens et le fer chaud.
D'abord, l'obscurité, puis les braséros — une double rangée de vasques de bronze où le feu bat lentement, jetant sur les murs de basalte noir des ombres qui bougent comme des marées. Le hall est immense. On n'en voit pas le plafond ; on le devine, très haut, dans la suie et la chaleur qui montent.
On avance.
À gauche, deux Frères de Poing s'affrontent à mains nues sur une dalle usée par mille duels avant eux. Torses nus, luisants, ils se cognent sans haine, pour le plaisir grave de mesurer un frère. L'un encaisse un coup qui ferait plier une porte, grogne, sourit, rend le coup. Personne ne regarde. Ici, se battre est une manière de respirer.
On continue.
À droite, une Forge ouverte dans le mur, gueule rouge. Un Fergok énorme, tablier de cuir, frappe au marteau une plaque de pauldron posée sur l'enclume ; à chaque coup, une gerbe d'étincelles éclaire son visage tatoué, et le métal chante une note plus haute, plus pure. Clang. Clang. Clang. Le rythme du hall tout entier semble battre sur cette mesure.
On glisse le long du mur.
De grandes toiles pendent entre les braséros, hautes de plusieurs hommes. On y a peint des Arches quittant Terre Ferme dans des colonnes de feu ; des Crocs — ces vaisseaux à la silhouette de lame que les Poings lâchent sur l'ennemi — fondant sur les étoiles en formation serrée ; des mondes inconnus s'ouvrant sous des cieux étrangers. Chaque toile raconte un départ. Aucune ne raconte un retour.
Plus loin, dans une alcôve, six Litanistes encapuchonnés, agenouillés en demi-cercle, psalmodient d'une seule voix rauque, si basse qu'on la sent dans le ventre avant de l'entendre :
« La pierre attend. La pierre frappe. La pierre reste. La Terre entend. La Terre demeure. »
Devant eux, dressée du sol au plafond, la Dalle des Rancunes : un monolithe de basalte noir couvert de milliers de traits gravés. Chaque trait est une dette. Aucun n'a été effacé.
La caméra pivote enfin vers le centre du hall.
Et là, il y a la fosse.
Une arène creusée à même le sol, ronde, bordée de Frères debout qui ne crient pas — ils frappent le sol du talon, tous ensemble, un tonnerre sourd et régulier. Au fond de la fosse, deux silhouettes.
La première est un géant. Un Frère venu du nord des forges, plus haut d'une bonne tête que quiconque dans la salle, bâti comme un contrefort, chaque muscle une masse. Torse nu, il roule les épaules, et le sol tremble quand il change d'appui.
La seconde est plus courte. Plus large aussi, mais courte — tassée, dense, basse sur ses jambes, un bloc de pierre à qui l'on aurait donné deux poings. Les fractures noires du basalte lui courent du poing droit jusqu'à la tempe. Il ne roule pas les épaules. Il ne bouge pas. Il regarde.
C'est Chaéros.
Le géant charge le premier.
Il traverse la fosse comme un éboulement, bras déjà levé, et la salle retient son souffle — ce coup-là décapiterait un aurochs. Chaéros n'est plus là. Un pas de côté, un seul, minuscule, et le poing du géant fend l'air à l'endroit exact où était sa tête une fraction de seconde plus tôt. La caméra suit le vide.
Le géant se retourne, rugit, frappe encore. Chaéros plie aux genoux, laisse le coup passer au-dessus de lui, sent le vent de la masse sur son crâne. Il ne réplique pas. Il recule d'un demi-pas. Il lit.
Une combinaison, maintenant — gauche, droite, revers du coude. Le géant enchaîne vite pour sa taille, plus vite que la salle ne l'attendait, et pendant trois échanges Chaéros ne fait que reculer, tourner, s'effacer, un talon puis l'autre, le buste qui se dérobe d'un rien à chaque fois. On dirait qu'il perd. Le tonnerre des talons s'accélère.
Le géant sent l'ouverture — ou croit la sentir. Il expédie un crochet énorme qui frôle la joue de Chaéros ; la peau se fend, une ligne rouge apparaît sous la tempe tatouée. Premier sang. La salle gronde.
Chaéros s'arrête.
Il plante ses deux pieds dans le sable. Il baisse les mains. Et il attend, immobile au milieu de la fosse, offert, une invitation de pierre — cette lenteur que ses ennemis prennent toujours, toujours, pour de la faiblesse.
Le géant la prend aussi.
Il rassemble tout ce qu'il lui reste, épaule, hanche, tout le poids de sa carcasse, et lance le coup qui doit finir le duel, la trajectoire d'une comète, magnifique et totale — et par là même, sans retour possible.
C'est l'instant que Chaéros attendait depuis le début.
Il n'esquive pas vers l'arrière. Il entre. Il pivote d'un quart sous le bras lancé, se glisse à l'intérieur de la garde, là où toute cette masse ne sert plus à rien, et depuis le sol, depuis les jambes, depuis le centre de la Terre elle-même, il fait remonter un seul poing.
Le coup part de si bas qu'on ne le voit pas venir. Il cueille le géant au menton dans un bruit mat, définitif, un bruit de porte qu'on claque. Une gerbe de sueur explose dans la lumière des braséros.
Le géant reste debout une seconde de trop, les yeux déjà partis ailleurs.
Puis il tombe. D'une pièce. Comme une statue qu'on descend.
Silence total. Même les talons se sont tus.
Chaéros ne se penche pas sur lui. Il ne lève pas les bras. Il regarde un instant le colosse à terre — sans mépris, presque avec douceur — et il sourit, un petit sourire de pierre, le premier depuis le début de la scène. Puis il essuie d'un revers de main le sang sous sa tempe, l'observe sur ses doigts comme on lit une Marque, et il tourne les talons.
Il gravit les degrés de la fosse. Il traverse le hall que les regards suivent en silence. Il rejoint, tout au fond, sous la plus grande des toiles, un trône de basalte brut, taillé d'un seul bloc, aux accoudoirs polis par des années de poigne.
Il s'y laisse tomber. Il s'y affale, une jambe par-dessus un accoudoir, le dos calé de travers, un Maître de Chapitre en son royaume qui n'a plus rien à prouver à personne. Un Frère s'avance et lui tend une lourde chope de Poix Noire. Chaéros boit longuement, la mousse épaisse et amère dans sa barbe, ferme les yeux une seconde, souffle.
Puis il les rouvre.
Et quelque chose a changé dans son regard.
La caméra se rapproche. Lentement. Le hall s'efface autour de lui, les braséros ne sont plus que deux points de feu dans ses yeux, et le cadre se resserre jusqu'au visage seul — les fractures de basalte, la ligne de sang séchée, la mâchoire lourde.
Il parle. Pas fort. Il n'a jamais besoin de parler fort.
« Notre heure est enfin arrivée. »
Un temps. La chope repose sur l'accoudoir.
« Réunissez mon Intendant de Guerre. Pali. Le Champion Provost. Tous les Marqués. Dites-leur que je les attends à la Forteresse-Mère. »
Il se penche en avant, coudes sur les genoux, et l'ombre des braséros creuse ses traits.
« Allumez les Forges. Lâchez les Ombres. Préparez les Crocs. »
Dernier plan. Ses yeux vont droit dans l'objectif.
« Une galaxie nous attend, mes frères. Et la Vérité doit être partagée. »
Noir.
Derrière lui, dans l'alcôve, les Litanistes ont recommencé, plus fort cette fois, et leur chant monte avec la fumée vers un plafond qu'on ne voit toujours pas :
« La pierre attend. La pierre frappe. La pierre reste. »